La Bulgarie adopte l’euro dans un contexte national tendu

Le 1er janvier 2026, la Bulgarie deviendra le 21e membre de la zone euro. Cette adhésion, validée par le Conseil de l'UE le 8 juillet 2025, marque une étape importante de l'intégration européenne du pays. Cependant, cette transition s'opère dans un climat de tensions politiques et sociales, accentué plus récemment par la démission du gouvernement du Premier ministre bulgare, Rossen Jeliazkov le 11 décembre. Entre manifestations, opposition parlementaire et débat démocratique confisqué, le passage à l'euro révèle les fractures profondes de la société bulgare.

Une adhésion respectant les critères de Maastricht...

Sur le plan des critères économiques, la Bulgarie remplit toutes les conditions fixées par Maastricht. Le rapport de la Commission européenne du 4 juin 2025 confirme le respect des exigences en matière d'inflation (en dessous de 2%), de solde budgétaire (pas au-dessus de 3%) et de dette publique (pas au dessus de 60%). Cependant, l’euro n’est pas complètement nouveau pour les Bulgares puisque depuis 1997, le lev est ancré à travers un currency board. Dans la pratique économique, l'euro circulait déjà largement : prix affichés dans les deux monnaies, salaires parfois négociés en euros, épargne souvent détenue en euros. L'adhésion officielle du 1er janvier 2026 ne change donc pas grand-chose sur le plan monétaire, mais elle symbolise un engagement plus fort dans l'Union européenne.

... Mais dans un cadre de contestation

Malgré ce feu vert institutionnel, l'opposition à l'euro s'est intensifiée tout au long de l'année 2025. Le parti ultranationaliste et pro-russe Renaissance, dirigé par Kostadin Kostadinov, a mené une campagne acharnée contre l'adoption de la monnaie unique. Devenu la troisième force politique du pays avec 33 sièges au Parlement après les élections d'octobre 2024, le parti a organisé des dizaines de manifestations dans tout le pays. Au coeur de ses manifestations s'est posé la question du référendum. En effet, en mai 2025, le président bulgare Roumen Radev, figure pro-russe, avait proposé d'organiser une consultation populaire sur l'adoption de l'euro, évoquant des risques d'inflation et de perte de pouvoir d'achat. Cette proposition a été rejetée par la présidente de l'Assemblée nationale, Nataliya Kiselova, au motif qu'un tel référendum ne serait pas conforme à la Constitution bulgare et violerait une décision antérieure de la Cour constitutionnelle. Cette décision a alimenté le sentiment d'une décision imposée contre la volonté populaire et le parti Renaissance a adressé une lettre aux Premiers ministres européens pour dénoncer un déni de démocratie.

Entre craintes économiques et discours nationaliste

Les arguments des opposants mêlent préoccupations économiques légitimes et argumentaire nationaliste. Les manifestants expriment avant tout leur inquiétude face aux risques d'inflation et de hausse des prix. La Bulgarie reste le pays le plus pauvre de l'Union européenne, et les citoyens craignent une dégradation de leur niveau de vie déjà fragile. Mais le discours de Renaissance va bien au-delà de ces considérations économiques. Kostadin Kostadinov compare l'adoption de l'euro à "un coup d'État" et évoque "un retour au temps de l'Empire ottoman", jouant sur les traumatismes historiques nationaux. Lors des manifestations, certains ont brandi des drapeaux russes aux côtés des drapeaux bulgares, et des slogans tels que « Sans lev, il n'y aura plus de Bulgarie » rappelant l’attachement historique à cette monnaie.

Une dimension géopolitique sous-jacente

L'opposition à l'euro s'inscrit également dans un contexte géopolitique plus large. Renaissance, ouvertement pro-russe, s'oppose à l'envoi d'aide militaire à l'Ukraine et a appelé au retrait de la Bulgarie de l'OTAN. Le parti a rejoint le groupe Identité et Démocratie au Parlement européen en février 2024, aux côtés d'autres formations eurosceptiques et nationalistes. En septembre 2025, des militants de Renaissance ont tenté de bloquer une visite d'Ursula von der Leyen, illustrant leur opposition frontale au projet européen et à l'orientation pro-occidentale du gouvernement.

Ainsi, l'adhésion bulgare à la zone euro met en lumière les fractures qui traversent la société. D'un côté, les partis pro-européens voient dans l'euro une garantie de stabilité économique et un symbole d'ancrage définitif à l'Ouest. De l'autre, une partie significative de la population, notamment dans les zones rurales et parmi les personnes âgées, voit dans l'abandon du lev une perte de souveraineté et d'identité nationale. Dans un contexte de montée des populismes et de remise en cause du projet européen, une adhésion à l'euro perçue comme "imposée" risque de nourrir le ressentiment plutôt que l'adhésion. Le 1er janvier 2026, la Bulgarie entre dans la zone euro sur le plan technique, mais une partie importante de ses citoyens ne l'accompagne pas dans cette transition. La Bulgarie révèle dès lors les tensions autour du projet européen, dans un climat où les discours nationalistes influencent de plus en plus l’opinion publique. L’entrée de la Bulgarie dans la zone euro n’est qu’un exemple parmi d’autres illustrant la montée des discours eurosceptiques et nationalistes.

Sources:

  • Agence France-Presse. (2025, 31 mai). En Bulgarie, fronde contre une entrée imminente dans la zone euro. France 24.: https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250531-en-bulgarie-fronde-contre-une-entrée-imminente-dans-la-zone-euro, consulté le 23 décembre
  • Parlement européen. (2025). La Bulgarie adoptera l'euro le 1er janvier 2026. Think Tank du Parlement européen: https://www.europarl.europa.eu/thinktank/fr/document/EPRS_ATA(2025)775850, consulté le 22 décembre
  • Touteleurope.eu. (2025, 4 juin). La Bulgarie prête à adopter l'euro, une adhésion attendue en 2026 : https://www.touteleurope.eu/economie-et-social/la-bulgarie-prete-a-adopter-l-euro-une-adhesion-attendue-en-2026/, consulté le 22 décembre
  • Touteleurope.eu. (2025, 12 décembre). Bulgarie : le gouvernement démissionne après une vague de protestations. https://www.touteleurope.eu/vie-politique-des-etats-membres/bulgarie-le-gouvernement-demissionne-apres-une-vague-de-protestations/, consulté le 23 décembre