Avoirs russes gelés : l’Europe face à son moment de vérité
Entre solidarité avec l’Ukraine, risques juridiques et fractures internes, l’Union européenne s’approche d’une décision qui pourrait marquer un tournant durable dans sa manière d’agir sur la scène internationale.
Un financement devenu urgent
À l’approche du Conseil européen des 18 et 19 décembre 2025, rendez-vous clé pour trancher les grandes orientations politiques et budgétaires, l’UE se retrouve confrontée à une équation délicate. Elle doit assurer le financement de l’Ukraine pour les années 2026 et 2027, dans un contexte où l’aide américaine devient incertaine, alors que Kyiv estime ses besoins à au moins 90 milliards d’euros sur cette période.
Deux solutions sont officiellement envisagées. La première repose sur un nouvel emprunt commun. La seconde, bien plus controversée, consisterait à mettre en place un « prêt de réparation » fondé sur les avoirs de la Banque centrale russe gelés depuis février 2022. C’est cette option qui cristallise aujourd’hui l’essentiel des tensions politiques au sein des Vingt-Sept.
Le prêt de réparation, une idée sans précédent
Le principe défendu par la Commission européenne est audacieux. Les fonds russes immobilisés dans l’Union représentent environ 235 milliards d’euros, dont entre 185 et 210 milliards sont conservés par Euroclear, à Bruxelles. Ces avoirs serviraient de garantie à un prêt accordé à l’Ukraine.
Pour Ursula von der Leyen, cette option poursuit deux objectifs. Elle vise à garantir un financement stable à l’Ukraine tout en adressant à la Russie un message clair sur le coût de la poursuite du conflit.
Cette lecture est partagée par plusieurs États membres. L’Allemagne de Friedrich Merz, les États baltes, ou encore les Pays-Bas soutiennent cette approche, qu’ils jugent à la fois politiquement réaliste et moralement justifiée.
La Belgique en première ligne
Mais ce soutien est loin d’être unanime. Le principal point de friction se situe en Belgique, où est basée Euroclear, dépositaire central de la majorité des fonds russes gelés. Pour le Premier ministre belge Bart De Wever, le prêt de réparation constitue une prise de risque disproportionnée.
Dans une lettre sévère adressée à la Commission, il a dénoncé une opération « fondamentalement erronée », juridiquement fragile et potentiellement dévastatrice pour la stabilité financière belge (Euronews, 4 décembre 2025). Selon lui, cela risque d'entraîner une multiplication de procédures judiciaires, des représailles russes et une atteinte durable à la réputation financière du pays.
Une Union divisée, un compromis fragile
La tentative de médiation du chancelier allemand Friedrich Merz illustre la gravité du désaccord. Début décembre 2025, en se rendant à Bruxelles, il a cherché à rassurer la Belgique en plaidant pour une mutualisation complète des risques entre États membres.
De son côté, Ursula von der Leyen a proposé plusieurs garanties renforcées, parmi lesquelles une contribution bilatérale des États, un filet de sécurité du budget européen et une interdiction de restituer les fonds à la Russie sans accord collectif. Ces concessions n’ont toutefois pas suffi à lever les réticences belges.
Dans ce contexte, l’Italie, la Bulgarie ou Malte expriment leurs réserves, tandis que la Hongrie et la Slovaquie s’opposent plus frontalement à toute nouvelle aide à l’Ukraine.
À cette division interne s’ajoute la pression de Moscou. La Russie a averti que toute utilisation de ses avoirs gelés constituerait un « vol » aux « conséquences considérables » pour l’Union européenne. Selon l’ambassadeur russe à Berlin, Sergueï Netchaïev, une telle décision pourrait ouvrir un « chemin vers l’anarchie juridique ».
Un test politique pour l’Union européenne
Ce débat met en lumière les limites structurelles de l’Union européenne, qui reste une puissance économique majeure mais encore privée d’une véritable souveraineté budgétaire, et souvent contrainte de trouver des solutions inédites en période de crise.
Le recours à un vote à la majorité qualifiée permettrait théoriquement de dépasser les blocages. Mais imposer une telle décision contre la Belgique risquerait de laisser des fractures durables.
L’Union européenne se trouve donc face à un choix déterminant : agir rapidement pour soutenir l’Ukraine, ou privilégier la prudence juridique, quitte à retarder une aide pourtant jugée vitale par Kyiv. Dans ce dilemme, c’est peut-être sa capacité à assumer une puissance politique cohérente qui est mise à l’épreuve.
Sources utilisées :
Euronews. (2025, 17 décembre). Reparations loan for Ukraine: Who’s in favour and who’s against? Par Jorge Liboreiro. Euronews. https://www.euronews.com/my-europe/...
Euronews. (2025, 4 décembre). Friedrich Merz will meet Belgian prime minister to unblock reparations loan. Par Jorge Liboreiro. Euronews. https://www.euronews.com/my-europe/...
Le Soir. (2025, 4 décembre). Sauver l’Ukraine ou la stabilité financière belge : le terrible cas de conscience de Bart De Wever. Par Béatrice Delvaux. Le Soir. https://www.lesoir.be/714801/articl...
Le Soir. (2025, 6 décembre). « Conséquences considérables » : la menace de la Russie en cas d’utilisation des avoirs russes gelés. Par l’AFP. Le Soir. https://www.lesoir.be/715298/articl...
Le Soir. (2025, 16 décembre). Avoirs russes : comment Bart De Wever empoche le soutien exceptionnel de tous les partis en Belgique. Le Soir. https://www.lesoir.be/717281/articl...
Tagesschau. (2025, 6 décembre). Merz spricht von „konstruktivem Austausch“ in Belgien. Tagesschau. https://www.tagesschau.de/ausland/e...